AU DELA D'HNG

Les références littéraires



Certes, les auteurs du manga sont Japonais, et il y a peu de chance qu'ils aient lu les oeuvres complètes de Lagarde et Michard ou
qu'ils aient voulu glisser de telles allusions dans l'histoire ou les dessins. Cependant, comme le dit Rabelais dans son prologue du Gargantua, personne ne peut croire qu'Homère, lorqu'il écrivit l'Iliade et l'Odyssée, ait pensé en allégories telles que les ont repérées et analysée plus tard les anciens, ou même nos modernes universitaires. Pourquoi alors ne pas voir, dans cette épopée du go qu'est HNG, des motifs appartenant à un fonds commun de culture littéraire? En tout cas, voilà ce qu'il en est... (enfin bon, ne prenez pas tout ça trop au sérieux non plus ^^)


Les modalités épiques



Il y a de l'épopée dans HNG, c'est indéniable. Malgré l'apparente placidité qui y règne, tout n'y est que batailles et luttes psychologiques: telle une nouvelle guerre de Troie, une lutte feutrée y fait constamment rage, entre les Troyens du groupe de travail de Koyo Toya et les Achéens de celui de Morishita. Au milieu de tout ça, Hikaru/Achille livre une guerre particulière à Akira/ Hector.

Les motifs épiques sont nombreux, des aristies (ou bataille héroïque d'un homme contre tous, dont le plus célèbre exemple est l'épisode de la mort de Patrocle dans l'Iliade) qui ponctuent l'histoire sous forme de parties éprouvantes et lourdes de conséquences, jusqu'aux fameux épithètes homériques qu'on reconnaitra dans des formules telles que "Kurata-aux-multiples-bourrelets" ou encore "Toya Meijin-au-kimono-bien-repassé".

Autre preuve incontestable:G. Dumézil, dans son ouvrage de 1986, Mythe et épopée: l'idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, nous montre que le genre épique est fondé sur une conception tripartite du monde et de la société. A chacune de ces trois parties correspond précisément l'un des personnages de l'épopée. Or, dans le cas d'HNG, il est parfaitement possible de vérifier un tel schéma.
G. Dumézil définit la première fonction comme la "souveraineté magico- et juridico-religieuse". C'est Sai, grand chantre du "bien jouer" et prestidigitateur de génie (il arrive quand même à se rendre invisible!) qui vérifie cette affirmation. La seconde des fonctions est "la force physique, utilisée principalement pour le combat". Cette fois, c'est Kurata qui s'y colle, eu égard à sa carrure de champion de catch et à sa capacité surhumaine à bouffer vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour ce qui est de la dernière fonction, "la fécondité avec ses conditions et effets", c'est Hikaru qui en fait son affaire. En effet, il est celui qui représente le mieux ce "pouvoir d'accroissement et de gestation" qui lui permet de faire mûrir en peu de temps une passion toute récente pour le go.

On remarque néanmoins que d'un point de vue épique, les héros d'HNG ne sont pas du côté de Koyo Toya. On va voir ce qu'il en est d'un point de vue tragique.

Le registre tragique



C'est souvent que la tragédie s'invite dans l'épopée et vice-versa. Voyez la Pharsale de Lucain pour vous en convaincre. Dès lors qu'une mise en temporalité s'insinue dans l'épopée, on entre dans le registre de la tragédie.
Or dans HNG, les dates, les délais, la fuite du temps qui passe, tout cela joue un rôle particulièrement important dans un contexte d'apprentissage, d'échéances et d'examens. Alors forcément, c'est la mise en avant de la fatalité, et la peur de la disparition. Sai est l'avatar de ce temps qui s'échappe et de cette voie tracée par le fatum dont le personnage ne peut en aucun cas s'écarter. Il est, tel Agamemnon poursuivi par les Erynies, condamné à mourir et à disparaître violemment et n'y peut rien faire. Il est la Proserpine des mangas, appelé à être éternellement balloté, un temps dans un vieux goban, un autre dans une chambre d'étudiant crasseuse.

Mais Sai n'est pas le seul à vivre de regrets, comme tout bon personnage de tragédie qui se respecte. Kaga aussi s'est arrêté de vivre le jour où il s'est fait humilier par Akira lorsqu'il jouait contre lui. Depuis ce jour, il ne vit que d'aigreur, et on le verrait très bien dire, à l'exemple de Néron dans la Britannicus de Racine, pièce oh combien tragique: "Tant qu'il respirera, je ne vis qu'à demi."

L'inspiration poétique



Oui, certes, ça ne saute pas aux yeux. Pourtant, certains personnages ou situations semblent directement inspirés de nos plus fameux poèmes. La preuve en est qu'il est possible, voire aisé, de reconstruire ces poèmes en les adaptant, sans grandes modifications, à l'esprit HNG. Voici donc quelques exemples à peine tirés par les cheveux:


"Heureux qui comme Ulysse", Du Bellay

Le poème original:

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit la Toison,
Et puis est retourné plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province et beaucoup davantage?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine.

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Le poème remanié:

Heureux qui comme Sai mort dans un marécage
ou comme tel joueur qui vit la trahison
et puis est retourné plein d'usage et raison
vivre dans un goban le reste de son âge.

Quand fera-t-il hélas de nouveau des ravages
dans un salon de go, et en quelle saison
reverra-t-il le noir étincelant d'un pion
Qui lui est un plaisir et beaucoup davantage?

Plus lui plait le salon qu'ont bâti ses aieux
Que des appartements aux prix audacieux.
Plus que le froid coton lui plaît la mousseline.

Plus les robes de soie que les bottes en daim
Plus un beau kimono qu'une écharpe en satin
Mais plus qu'un sac Lanvin le titre de Meijin.




"Le corbeau et le renard", la Fontaine

Le poème original:

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
"Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois."
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : "Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. "
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Le poème remanié:

Maître Akira, sur un lit allongé,
Venait de rentrer de voyage.
Maître Hikaru, par ce mec alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
"Hé ! bonjour, Monsieur Super Pro.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre courage
Se rapporte à votre visage,
Vous êtes le garçon que j'invite chez moi."
A ces mots, Akira ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer qu'il est le roi,
Il dévoile ses pec, et les livre à ses doigts.
Hikaru en profite, et dit : "Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout voyeur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien une caresse, sans doute. "
Akira, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Le roman d'initiation



L'influence est manifeste tout au long du manga. Au départ, Hikaru n'est qu'un petit jeunot qui ne connait rien à la vie et ne se doute pas des épreuves qui l'attendent. Il apprendra, avec l'aide de son mentor Sai, à se trouver un but, et à suivre jusqu'au bout la voie qu'il s'est tracé, à travers moults épreuves et difficultés. Heureusement, comme dans tout bon roman d'initiation, il sera accompagné dans sa quête d'amis prêts à lui rendre service, à l'épauler en cas de besoin. Pensons à Kaga, à Waya ou à Isumi, mais plus encore à Akira. Finalement, Hikaru no Go aurait aussi bien pu s'appeler "Hikaru et Akira", en référence à ce modèle absolu du récit initiatique qu'est Tristan et Iseult, le rôle d'Iseult étant bien entendu endossé par Akira, qui s'y fond particulièrement bien, notamment grâce à ses cheveux longs et ses fringues moyen-âgeuse.

Du reste, cette relation qui unit les personnages éponymes est aussi mystérieuse dans un cas que dans l'autre. L'éducation n'est pas seulement guerrière, elle est aussi sentimentale. Il s'agit en fin de compte d'accomplir l'acte héroïque en vue d'obtenir les grâces de sa belle. Là où Tristan ira combattre un dragon, Hikaru décidera de devenir pro. Mais, à nous, on ne nous la fait pas! Nos héros sont modestes! Peu leur importe l'argent et la gloire. Il y a donc une morale à tout cela: la plus belle fin à chercher n'est-elle pas l'amour?

L'influence du naturalisme



Il n'y a pas de doute possible: les auteurs ont lu les oeuvres complètes de Zola, et plutôt deux fois qu'une! Le poids de l'hérédité si cher au fondateur du naturalisme prend ainsi tout son sens dans HNG. Impossible en effet à Akira de se dépétrer de ce funeste héritage qui lui colle à la peau. Quoiqu'il arrive, tel Gervaise qui n'avait d'autres choix que de finir sa vie baignant dans un vomi aux relents de Pastis, Akira est condamné à devenir, à l'exemple de son illustre père, un champion de go. Même les personnages qui gravitent autour de ce tragique schéma sont les victimes de cette transmission inévitable du patrimoine familiale. Voyez la pauvre Akiko Toya! Jamais elle n'arrivera à se sortir du milieu dans lequel elle s'est fourrée lorsqu'elle a décidé d'intégrer le clan Toya. On ne peut qu'être sûrs qu'elle finira ses jours avec un rouleau à patisserie dans une main et une boîte de Lexomil dans l'autre!

Même au niveau des lieux visités par les personnages, on est en plein Zola! Ce tripot dans lequel Mitani va parier de l'argent ne vous fait-il pas penser à l'établissement éponyme du fameux Assomoir ? Cette maison close déguisée en cyber café, où Hikaru va jouer au go sur internet (ouais, c'est ça!) ne vous évoque-t-elle pas Nana et son dur milieu de la prostitution?

Finalement, il ne reste plus que quelques frêles bastions pour faire mentir la doctrine la Zola. Même Hikaru, dont on pourrait croire qu'il n'avait aucune prédisposition pour le go, ne fait en réalité que se soumettre aux élans de son sang, puisque son grand-père était joueur de go. Il se trouve seulement que la passion du go saute à chaque fois une génération dans sa famille. En cherchant bien, on pourrait peut-être même trouver cette prédisposition pour le go chez tous les joueurs du manga!



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-Hikaru no go world-

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