Hikaru s'assit devant le goban et commença à parler.
- Je vais te raconter l'histoire telle qu'il me l'a raconté et telle que je l'ai vécu. Je ne te demanderais pas de me croire sur parole, mais de ne pas m'interrompre, sinon je n'y arriverais pas.
- Ai.
Il prend une profonde inspiration et commence. A ce moment, je suis tellement suspendu à ses lèvres que je suis prêt à tout entendre, à tout croire. Je vais enfin savoir !
- Tout a commencé à l'époque Heïan
Je retiens une exclamation avec peine et commence à ouvrir des yeux ronds. L'époque Heïan J'ai promis de ne pas l'interrompre et Shindo est trop perdu dans ses pensées pour s'apercevoir de mon attitude.
- A cette époque, à la cour, l'empereur avait deux professeurs de go. Il fut alors décidé de faire une partie entre ces deux professeurs afin de déterminer quel serait celui qui pourrait demeurer à la cour.
Mais lors de la partie, l'un des deux joueurs tricha et accusa son adversaire du méfait qu'il venait de connaître. Il fut ainsi discrédité aux yeux de l'empereur et banni de la cour. Fou de désespoir, il se suicida quelques jours plus tard.
Il pensait que le go était toute sa vie, mais il était bien plus que cela Son âme tourmentée se réfugia à l'intérieur d'un goban et il attendit des années qu'un jeune garçon ne distingue les pleurs qu'il avait laissé sur ce goban pour revenir dans le monde des vivants. Le jeune garçon aimait le go plus que tout et accueillit avec joie le fantôme pour qu'il puisse jouer. Il devint ainsi un très grand joueur, reconnu de tous. Malheureusement, il mourut très jeune et le fantôme dut reprendre place à l'intérieur du goban.
Bien des années après, un autre jeune garçon vit des taches sombres sur le goban. Malheureusement pour le fantôme, ce garçon était loin d'être aussi conciliant que son premier hôte. Il n'avait aucun intérêt pour le go et ne voulait absolument pas jouer. A force de persuasion, le fantôme entraîna le garçon récalcitrant dans un salon de go. A contre cur, il chercha un adversaire de son âge et il y avait là justement un garçon de son âge qui jouait seul dans un coin. Le garçon joua sans l'égide du fantôme et gagna. Le garçon retint une chose lors de cette partie. Le sérieux avec lequel jouait son adversaire l'avait impressionné comme jamais rien auparavant. Un tel sérieux, un tel regard. Il eut l'occasion de rejouer contre son adversaire. Mais le regard de son adversaire n'était pas tourné vers lui, mais vers le fantôme. Et il voulait tout faire pour mériter un tel sérieux, un tel regard. C'est lors de cette partie qu'il décida de jouer par lui même. Mais l'adversaire qu'il s'était choisi n'était pas n'importe qui. C'était le plus grand des joueurs de son âge, futur professionnel qui dépassait tous ses concurrents d'une longueur d'avance et le fossé entre eux était si grand que ce rêve semblait impossible.
Heureusement pour lui, le garçon était si novice dans l'art du go, qu'il ne se rendait même pas compte de l'écart entre eux. Commença alors son long apprentissage du club de go du collège à l'examen d'entrée pour devenir inseï, au concours d'entrée dans le monde professionnel.
Egoïstement, il ignora les premières inquiétudes du fantôme et ne le laissait jouer que rarement car il ne pouvait jouer une partie sans provoquer des remous sans précédents dans le monde du go. A une époque, il pensa que l'anonymat procuré par le biais d'un ordinateur suffirait à le laisser jouer sans problèmes. Mais il était un trop grand joueur pour passer inaperçu où que ce soit, et certaines personnes commençaient à avoir des soupçons. Le fantôme essaya d'avertir le jeune garçon qui l'ignora superbement jusqu'au jour où il disparu complètement. Le garçon désemparé le chercha partout. Le fantôme était devenu en près de deux ans son professeur, son meilleur ami et parce qu'il ne lui avait pas permit de jouer à loisir il était parti, disparu à jamais.
Le garçon promit aux Dieux de ne plus jouer, de lui laisser toutes les parties s'il revenait. Mais il ne revint pas et c'était sa faute, entièrement sa faute. Il avait privé le monde du go d'un génie et qu'avait-il gagné en échange, un sale gamin égoïste plus capable de tenir une pierre sans éclater en sanglots. Désespéré, il décida d'abandonner le go, de ne plus jouer tant que le fantôme ne serait revenu.
Mais un jour, un de ses amis le convainquit de jouer une ultime partie. Résigné, il joua et se rendit compte que le fantôme se trouvait dans le seul endroit où il n'avait pas cherché. Il était dans son jeu même. Depuis son jour, le garçon décida de continuer à jouer des dizaines, des centaines de parties en souvenir du fantôme et pour atteindre son objectif, réaliser son rêve, affronter son adversaire, la personne qui l'avait amené dans le monde du go, la seule personne dont il souhaitait avoir la reconnaissance Toya Akira.
- Tu essayes de me dire que tu es ce jeune garçon et que ce fantôme était Sai !
- Fujiwara no Sai était son nom.
Il baisse la tête en silence en attendant ma réaction. Et justement je ne savais trop quoi dire. Est-ce que je le croyais ? Je pense. Cela expliquait tout... L'importance de Sai dans sa vie, le rôle que j'avais joué dans sa venue dans le monde du go, le fait qu'il se rende responsable de la disparition de Sai Je le comprenais maintenant sûrement mieux que quiconque et c'était loin de me déplaire.
- La première personne que Sai a " hanté ", le mot semble raisonner étrangement, qui était-ce ?
Hikaru déglutit et reste silencieux quelques secondes. Il prend le goban à deux mains et le retourne. Il essuie délicatement le bas du goban où l'on devine une signature. Je m'approche pour la déchiffrer et je me retiens involontairement à l'épaule d'Hikaru pour ne pas tomber en arrière.
-Torajiro Shusakuu. Sai était Shusakuu Honinbo ! Quelqu'un disait à l'époque où Sai est apparu sur le net qu'il était du niveau d'un Shusakuu Honinbo qui aurait apprit les josekis et les règles modernes du go
Je mets quelques minutes à reprendre mes esprits et mon équilibre.
-La partie contre mon père aux Shinshodan series, demandais-je. C'était Sai ?
- Sai voulait tellement jouer contre ton père que je l'ai laissé jouer, mais je lui demandé de s'handicaper de 15 points.
- 15 points ! Contre mon père !
- Je ne pouvais le laisser gagner à ma place mon premier match en tant que professionnel !
Il lève enfin la tête vers moi :
- Alors tu me crois !
- Je te crois, même si ça me paraît assez invraisemblable. Ca explique tout ! Nos deux premières parties, la partie contre mon père, la période où tu voulais abandonner le go sans une explication, le Sai du net
- La fois où tu m'as presque surpris sur le net, j'ai vraiment eu de la chance ! Je ne vois pas comment j'aurais pu m'en sortir si tu étais apparu au cybercafé deux secondes plus tôt !
- Et lors de nos premières parties
Je n'ose pas poser la question, mais j'aimerai tant savoir ce que Sai pensait de mon jeu.
- Je m'en souviens comme si c'était hier ! Lors de votre première partie, j'ai taquiné Sai parce qu'il avait à peine gagné contre un enfant de mon âge ! Je n'étais pas sûr qu'il puisse gagner une deuxième fois. Et là, il m'a dit deux choses, qu'il n'avait pas joué de toute sa puissance et aussi que son adversaire n'était pas un joueur ordinaire, qu'il était brillant malgré son jeune âge et qu'il n'avait cesser de sentir croître son potentiel à chacun de ses coups. Lors de votre seconde partie, il s'est laissé prendre de cours et a du déployer toute sa force pour te vaincre. Quand je lui ai dit que c'est moi qui allait jouer dans le tournoi à Kaïo, il m'en a voulu longtemps. Mais je voulais connaître l'étendue de l'écart entre nous. Je devais savoir !
- Tu as pourtant laisser jouer Sai au début, n'est-ce pas ?
- J'ai surpris une conversation entre deux des joueurs de Kaïo et j'ai apprit bien malgré moi tout ce que tu avais dut supporter pour jouer contre Sai.
Je détourne la tête pour cacher la colère que je sens monter en moi.
- Tu as eu pitié de moi
Je préfère encore inspirer la haine que la pitié, je
- Non, au contraire, j'étais impressionné. Tu avais un but et malgré tout se qui se dressait entre toi et ton but, malgré ta peur, tu n'as pas renoncé. C'est à ce moment que j'ai décidé de laisser jouer Sai. Mais au cours du jeu, il a hésité pendant longtemps sur un coup et
Il s'interrompit quelques secondes :
- Tu sais, je comprendrais que tu sois en colère contre moi. Par ma faute, le plus grand joueur de toute l'histoire du go a disparu. Je sais à quel point tu voulais jouer contre lui, et pas seulement toi, ton père, Ogata sensei
Il baisse la tête comme pour se préparer à recevoir des coups.
- Si Sai a disparu, c'est peut être qu'il a senti que tu pourrais le remplacer un jour.
Il ne put se retenir de rire en écoutant mes paroles. Pourtant je n'ai rarement été aussi sérieux.
- Tu n'as joué contre Sai que trois fois et il n'a utilisé toute sa puissance que lors de vos deux dernières parties. Moi, j'ai joué avec lui des centaines de parties, j'étais son unique adversaire et il ne m'a jamais épargné ! Je peux te dire sans modestie aucune que je ne suis même pas arrivé à sa cheville !
Des centaines de parties Je le regarde plein d'espoir.
- Ces parties, je veux les voir !
Il me regarde, soulagé.
- Bien sûr ! Elles sont toutes gravées dans ma mémoire. Je doute cependant que mes premières parties soient intéressantes. J'étais vraiment faible.
- Au contraire, je veux tout connaître de ta progression.
Je veux tout connaître de toi
Ces mots restent au fond de ma gorge tant je n'ose les exprimer, tant une telle possessivité me fait peur.
Des centaines de parties entre le meilleur joueur de go du monde Sai et mon rival, que demander de plus
FIN
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