Un jour

(Chapitre 1)



Je lève les yeux vers mon adversaire. Je peux presque l'entendre calculer ses prochains coups, mes prochains coups. S'il savait à quel point il m'impressionne, je crains que son opinion sur moi ne soit subitement en chute libre. Plutôt mourir que de lui avouer. Est-ce de l'orgueil ? Non, plutôt de la peur ! J'ai peur qu'il me rattrape. En trois ans, il est devenu mon rival et j'ai peur qu'il me dépasse… en trois ans… Le mystère qui l'entoure…Sai… Il m'a dit qu'un jour il m'expliquerait.

Et Dieu sait à quel point j'ai envie de connaître la vérité sur Sai. Non pas vraiment pour connaître la vérité, mais pour connaître une chose que lui seul connaît, qu'il n'ait jamais dit à personne. Comme ça, je pourrais me dire que je ne suis pas qu'un rival, que je suis un peu plus, un ami peut être…

Je n'ose dire ce mot sans frissonner. On ne peut pas dire que j'ai énormément d'amis, de personnes envers qui me confier, qui puisse se confier à moi.

Je lève les yeux vers Shindo qui me regarde étonné. Ah ! c'est à moi de jouer depuis au moins 5 minutes. Je scrute une minute le goban et constate que mon groupe central que je croyais bien installé est en danger. Ce coup de blanc, un coup qui me rappelle Sai. Encore et toujours, je sens l'ombre de Sai qui s'étend derrière Shindo. Il ne voit pas mon étonnement tant son attention est tournée vers le goban mais je ne peux m'empêcher de murmurer.

- Sai.

Shindo trésaille comme un enfant prit en faute.

Je m'en veux de n'avoir pu tenir ma langue ! Il a l'air si désemparé que je crois bon d'ajouter.

- C'est un coup que ne pourrait renier Sai.

Il me regarde un peu rassuré. J'aimerais tant que ce jour soit un jour. J'aimerais tant qu'il m'explique. Le jour où il m'aura rattrapé et dépassé, quel intérêt aurais-je encore à ses yeux…

- Toya ?

- Ai.

- Tu te souviens quand je t'ai dit qu'un jour, je…

Si je m'en souviens ! Si j'avais senti la moindre trace d'ironie dans le propos, je crois que je me serais mit en colère. Mais face à moi, Shindo tremble et fuit mon regard.

- Shindo, si me dire la vérité te fait aussi peur, je ne te force pas.

Il lève enfin les yeux et je lis un profond soulagement dans son regard. Mais il hausse les épaule et un voile passe de nouveau sur son visage.

- Ce qui me fait le plus peur, ce n'est pas de te dire la vérité, c'est que…

Je ne suis pas sûr de comprendre et ça doit se lire sur mon visage. Shindo a l'air de chercher à s'en sortir, mais cette fois je veux une réponse.

- Tu as peur de quoi ?

Mis au pied du mur, Shindo déglutit et tente une réponse.

- Que je, je…

- Quoi ?

Sur le coup, je suis presque en colère, et ça se sent dans mes paroles, mon attitude. Shindo s'énerve à son tour et explose.

- Que je perde tout intérêt pour toi une fois que tu sauras! Que tu me détestes pour ce que j'ai fait et que j'ai caché à tous, que je t'ai caché ! Je ne suis qu'un piètre adversaire qui n'ai encore jamais réussit à te battre une seule fois, ni même à approcher ton niveau. Quand je fais un pas dans ta direction, tu en fais deux vers l'avant. J'ai tout fait pour être à ta hauteur, et j'ai même eu l'audace de croire qu'on pourrait devenir …amis.

Ce mot semble lui écorcher la bouche.

- Le seul intérêt que tu me portes, c'est un intérêt tourné vers lui.

Là je suis attéré. Ces craintes sont le reflets des miennes. Je voudrais lui dire que je le considère comme un rival, un ami, un égal. Il me fait peur tout autant que je l'estime. Il est devenu si fort en si peu de temps, que je suis obligé d'avancer comme un fou de peur qu'il me rejoigne trop vite, qu'il me dépasse et qu'il me laisse derrière, seul. Je voudrais lui dire tout ça mais la seule chose que j'arrive à dire c'est :

- Hikaru…

Je rougis de mon audace, mais je suis soulagé car il a comprit.

- … si tu préfères ne jamais rien me dire, cela ne fait rien.

Ce n'est pas totalement vrai, car je meurs d'envie de savoir. Mais pour un ami, je serais faire taire ses interrogations qui me tourmentent depuis si longtemps. Pour Hikaru, je pourrais certainement y arriver. Il me regarde, conscient de mes efforts.

- Cela ne serait pas juste envers Sai…

Sai, c'est incroyable ce que ce simple nom peut éveiller en moi.

- … ni envers ton père, car vous êtes les seuls à avoir vu le vrai Sai.

Je me sens incroyablement contrarié. Je voulais qu'il me le dise à moi et moi seul. J'ai l'impression que…

- Mais je n'ai réellement envie de le dire qu'à toi.

Il baisse la tête et je crois deviner qu'il rougit. S'il savait comme cette simple phrase me fait plaisir. Shindo est la seule personne de mon âge que je considère comme un ami et si je n'ai jamais osé lui dire c'est que j'avais peur, encore. Peur qu'il me remette à sa place, celle de Toya Akira, cet enfant trop sérieux que tout le monde respecte, craint ou méprise, le fils du Meijin, arrogant et froid, un rival, un but à atteindre. Rien de plus.

- Demain.

- Nani ?

Il se lève, ignorant le jeu alors qu'il avait renversé la situation d'une façon grandiose et qu'il avait maintenant de grandes chances de gagner.

- Demain est une date idéale, puisque c'est demain jour pour jour qu'il y a deux ans que …

- Nous avons joué notre première partie, dis-je en retour.

Sur le pas de la porte, Shindo s'arrête sans se retourner :

- …tu as joué la première fois contre Sai.

Je n'ai pas le temps de dire quoi que ce soit, il est déjà parti. Demain est " un jour " et je sens que je vais passer les plus longues heures de toute ma vie.

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-Hikaru no go world-

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