A l’école primaire, déjà, on me surnommait « La taupe ». Lorsque j’entrais chez les Insei, je devins « Le champignon ».
Je n’ai jamais eu d’amis et les enfants de mon âge se sont toujours moqués de mon apparence. J’en ai d’abord souffert, essayant de m’intégrer à tout prix à un groupe d’amis, me montrant gentil, serviable, aimable. Les autres en abusèrent mais je restais seul.
A l’âge de 10 ans, je pris une grande décision. Quitte à être solitaire toute ma vie, je n’allais plus me laisser marcher sur les pieds. Je ne chercherais plus à me faire aimer.
Je me tins à cet engagement et je devins donc l’Ochi que tous les Insei connaissent.
Ce changement de personnalité me fut bénéfique. Si ma vie sociale reste un échec, côté professionnel, j’ai réussi comme je le souhaitais. Mais malgré cela, je continue au fond de mon cœur à souffrir d’être détesté par beaucoup.
J’ai étudié longuement le comportement des gens plus populaires que moi qui m’entouraient et je crois que j’ai tout compris !
Hikaru est apprécié pour sa franchise. Waya a toujours l’air cool et conseille souvent les autres. Isumi touche les autres par son manque de confiance en lui tandis que Fuku est toujours de bonne humeur.
J’ai donc décidé de me transformer à nouveau et de réunir moi aussi toutes ces qualités.. Je vais devenir l’Ochi aimé de tous.
Cela ne sera pas facile, je m’en doute. Mais désormais, je serais toujours de bonne humeur, je n’hésiterai pas à dire tout ce que je pense et je conseillerai largement les autres tout en me montrant humble et peu sûr de moi.
Voilà, c’est décidé.
Je suis décidé à changer pour être apprécié. Je veux être adulé et cité en référence comme le sont les autres. Pourtant bien que je sois résolu à changer, je sais que les efforts à déployer seront immenses.
Je ne sais comment vraiment m'y prendre et je m'agite un peu lorsque la voiture de mon grand-père s'arrête devant la Ki in. Le chauffeur me regarde étrangement et me souhaite bonne chance. Pour une fois, j'en aurai besoin mais pas en go. Je n'ai jamais cru à la chance au go. Tout n'est question que de technique et d'analyse et rien d'autre.
Je descends de voiture et j'aperçois d'autres joueurs de go pénétrer dans le hall de la Ki in. Ils me dévisagent ou plutôt la voiture. Je soupire. Il faudra que j'emprunte le métro ou transport en commun la prochaine fois si je veux être populaire.
Je devrais être cool et dire bonjour et sourire mais je suis paralysé. Mon cœur bat à la chamade, comme celui des filles lorsqu'elles veulent avouer qu'elles aiment un garçon et qu'elles n'osent pas, comme dans ces manga ridicules et puériles.
Je laisse les autres monter. Je vais prendre l'autre ascenseur et me préparer mentalement à rencontrer Waya qui doit certainement être déjà arrivé. Montrer mon nouveau visage.
L'ascenseur s'arrête et s'ouvre laissant passer des hommes d'âge mûr. Je monte et appuie au sixième. Seul pour exercer mon sourire. Mais la chance semble ne pas être au rendez-vous. Isumi m'interpelle et monte dans l'ascenseur qui se referme sur nous.
"Bonjour Ochi" me dit-il d'un air condescendant. Je déteste Isumi et ses airs de bon garçon et de chien battu qui attire l'attention de tous. Peut être serait-ce une autre solution.
C'est peut être la personne idéale avec qui commencer ma transformation.
"Bonjour Isumi-san" dis-je en sentant mes lèvres s'étirer. "Belle journée n'est-ce pas? Ca te dirait d'aller au Nac Do à midi? J'ai envie de m'enfiler des burger..."
"J'ai déjà promis à Waya et Hikaru de manger avec eux ce midi" répondit Isumi.
Je croyais que cette phrase voulait dire que non, il ne voulait pas manger avec moi et je me disais que tout ça commençait mal mais Isumi poursuivit:
"Mais tu pourrais peut-être manger avec nous!"
Je fut surpris par cette proposition.
D'habitude, j'aurais refusé l'offre mais je devais essayer de m’intégrer.
"Je veux bien" fis-je donc, un peu honteux pour je ne sais quelle raison.
L'ascenseur s'arrêta au sixième étage et Isumi et moi descendîmes. Waya, qui était déjà là comme je l'avais prédis, se précipita vers Isumi et commença à discuter avec lui. Moi, je restais seul.
Je me dirigeai vers un goban libre pour disputer un match contre la personne qui voudrais bien jouer contre moi.
Cependant personne ne venait et je rejouais tout seul les parties que je voulais étudier.
C'était à croire que tout le monde me fuyait comme la peste. Qu'est ce que je leur avais fait, bon sang!?
Quelques minutes plus tard, comme tout le monde avait trouvé son partenaire, l'ascenseur s'ouvrit de nouveau et un retardataire fit son apparition.
" Hikaru, tu es encore en retard!! " fit Waya d'une voix moqueuse.
Hikaru sembla regarder s'il y avait encore des goban libres mais il vit que tout les goban étaient pris sauf le mien car je n'avais pas de partenaire.
Il s'approcha donc de moi en soupirant, comme s'il ne voulait pas jouer avec moi.
" Bon, on commence? " fit-il en ne me regardant même pas.
Je rangeais les pierres que j'avais posées et j’en posais une nouvelle pour débuter une partie.
La partie dura assez longtemps. Jusqu'à midi en fait. Hikaru était devenu très fort au go. Je perdis contre lui et je me sentis vraiment de mauvaise humeur.
Midi sonna et Hikaru se leva pour se diriger vers Isumi et Waya.
" Bon, on va au Nac do, je meurs de faim!" dit Hikaru.
Isumi me regarda.
Je n'osais pas me lever et les rejoindre. C'était trop dur pour moi... Je me disais que peut-être Isumi allait venir me proposer de venir mais celui-ci ne dit rien et partit avec les autres.
Isumi, lui qui avait l’air d'aimer tout le monde et de ne détester personne, lui qui était aimé de tous, il me détestait aussi! Dire que ce matin, il m'avait proposé de manger avec eux, il s'était juste moqué de moi!
Je le déteste, je le hais !!!!
J'allais donc manger tout seul au Nac do, essayant de chercher une place loin d’Isumi et compagnie.
"Ben Ochi, tu nous rejoins pas?" fit soudain la voix de Waya. "Isumi nous a dit que tu voulais manger avec nous! On croyait que tu allais nous rejoindre après que tu te sois remis de ta défaite dans les toilettes!"
Et ils éclatèrent tous de rire...
L’urgence était de me faire accepter, à commencer du petit groupe « Waya ». Mais je notais dans un coin de mon cerveau l’étape qui suivrait mon intégration, la vengeance !
Lorsqu’ils ne me seraient plus d’aucune utilité, lorsque je me serais fait un tas d’autres amis, je ne manquerai pas de les humilier en retour.
Je masquais ma colère et je fis semblant de prendre la plaisanterie avec bonne humeur.
Dans ma quête de sociabilité, j’avais également observé la conduite de Madame Yamasaki, la concierge de l’immeuble de mon oncle chez qui j’allais de temps à autre. Tout le monde semblait apprécier les bavardages de Madame Yamasaki et je décidais de m’en inspirer.
« Alors ? Vous n’avez pas des potins à me raconter ? » demandais-je avec un air faussement décontracté.
Les trois autres me jetèrent un regard suspicieux.
« Pourquoi ? » demanda Waya qui semblait le plus méfiant. « En quoi ça t’intéresse ? Tu veux te servir de ce qu’on va te confier ? Tu nous prends pour des imbéciles ou quoi ? »
« Mais non !! » protestais-je « Je voulais juste faire la conversation. »
Je décidais alors de changer de stratégie. Après un long moment silence consacré à la réflexion, je me rendis compte que hormis parler de go, il nous serait difficile de parler de quelque chose d’autre.
« Quels sont vos pourcentages de réussite cette année ? » demandais-je alors avec un grand sourire que j’espérais charmeur.
Isumi se leva sans répondre et alla débarrasser son plateau. Il fut immédiatement suivi par Waya. Seul Hikaru, qui aspirait bruyamment le coca qui lui restait avec sa paille, resta avec moi qui n’avais pas encore touché à mon déjeuner.
L’échec, cuisant, me coupa l’appétit et je rejoignis la Ki in l’estomac vide.
Peu importe ! J’étais un battant et je me relèverais de cet insuccès plus motivé que jamais.
Peut-être qu’essayer de sympathiser avec ces mollassons de Waya, Isumi et cie était vain. Il me fallait plutôt quelqu’un de ma trempe.
J’aperçus justement Akira Toya qui ôtait ses chaussures pour entrer dans la salle des parties et je se dirigeai vers lui avec un grand sourire.
« Aki… » commençais-je. Mais je ne pus que suivre du regard sans finir ma phrase, le fils du Meijin qui passa devant moi sans m’adresser un regard.
Je serrai le poing. L’objectif que je m’étais fixé n’était décidément pas aisé à réaliser.
Je répétai en boucle sans ma tête les 4 commandements du nouvel Ochi : « Etre cool, être franc, être joyeux, susciter l’apitoiement »
Je réalisai alors que j’avais testé sans succès les trois premiers adages de ma théorie tout en négligeant le quatrième et sans doute le plus important, la méthode Isumi, le champion incontesté de la camaraderie.
Je souris à cette pensée et c’est alors que j’aperçus Mashiba qui sortait de l’ascenseur l’air maussade. Confiant, et certain de ne plus commettre d’erreurs maintenant que je m’étais exercé, je vins à sa rencontre.
« Salut Mashiba ! »
« ‘lut… »
Enfin ! Le jeune homme m’avait répondu ! Quelqu’un me disait bonjour ! Je lui aurais presque sauté dans les bras tellement je lui étais reconnaissant.
Encouragé par cette réussite, je poursuivis.
« Tu vas bien ? Moi pas trop. J’ai perdu contre Hikaru ce matin…. » dis-je en prenant un air de chien battu.
Mashiba me jeta un regard méprisant.
« Ah ouais ? Et qu’est-ce que j’en ai à faire ! Moi aussi je perds des matchs tous les jours. »
Mon cerveau se mit à fonctionner à toute vitesse. Mon plan de fraternisation avec Mashiba avait une faille. Il me fallait de toute urgence trouver laquelle avant que le jeune homme n’ait fini de délacer ses chaussures et tant que je le tenais, là, dans le couloir et que je pouvais lui parler.
Heureusement, j’étais un malin ! Je compris vite d’où venait la défaillance de ma stratégie. Mashiba détestait Isumi et moi, j’avais usé de la méthode Isumi pour tenter un rapprochement.
Je bifurquai allégrement sur la méthode Waya : conseiller les autres.
« Tu sais, si tu perds souvent, c’est peut-être que tu n’étudies pas assez ! » suggérais-je gentiment pour l’aider.
Mashiba m’adressa un incompréhensible regard noir qui me fit frémir.
« Je n’étudie pas assez ?!? Non mais tu veux que je te frappe ? »
Je reculai d'un pas et levai les deux mains à hauteur de ma poitrine.
"Non non" fis-je rapidement en secouant la tête. "Je n'ai pas voulu dire ça" continuai-je.
Décidément, c'était une journée atroce. Je savais que Mashiba n'était pas en odeur de sainteté auprès du groupe de Hikaru, mais je voulais me faire un ami. Mashiba n'était pas le mieux qualifié, mais après tout...
"Alors qu'est-ce que tu voulais dire?" demanda le prétentieux à cravate qui se dirigea vers moi.
"Que l'on pourrait étudier ensemble..." suggérai-je en me demandant ce qu'il pourrait bien m'apporter. il était nul. J'avais déjà joué contre lui et il semblait faire du sur place.
Mashiba me regarda avec un drôle d'air. Il fronça les sourcils comme si c'était trop dur de réfléchir. Cependant, j'attendais sa réponse ne sachant si je voulais un refus ou un accord.
"Non, plutôt étudier avec mon chien" fini par dire Mashiba qui s'en alla précipitamment.
C'était atroce! Qu'est ce que je leur avait fait pour mériter ça!? C'était vraiment insupportable de se sentir rejeté par tous, même par cet imbécile de Mashiba!
Je ne savais vraiment plus quoi faire. J'étais vraiment désespéré. Qu'est ce que j'ai fait pour mériter tant de mépris... ?
Mais la journée ne faisait que commencer. Et ma journée empira lorsque j'entrai dans la salle où se déroulait mon match prévu contre Waya. Mashiba, qui était arrivé un peu plus en avance que moi, avait raconté à tout le monde que je lui avais parlé en entrant à la Ki-in.
" Alors, comme ça, on essaie de se trouver des bouches-trous? " fit Waya d'un air méprisant. " Et tu as cru qu'on allait te servir de bouches trous? Tu rêves un peu, Ochi, on est pas si bêtes que ça!"
"Oui, c'est vrai, toi qui as toujours aimé être seul pour te moquer de nous, d'où vient cet intérêt soudain envers autrui?" poursuivit Hikaru.
"Je suis sûr que tu nous prépare un mauvais coup!"
"Mais mais..."
Je voulais protester mais je ne pouvais pas répliquer, la peur me faisait trembler et me paralysait complètement. J'avais peur: rien que de penser que les autres n'avaient pas confiance en moi, je perdais toute confiance en moi.
Le match débuta et mes mains tremblaient encore. Waya... Mashiba... Hikaru... ils étaient tous contre moi.
La peur me fit perdre tout contrôle et je perdis le match contre Waya.
Plus triste et seul que jamais, je rentrais chez moi. Durant le chemin du retour, je me rendais compte pour la première fois que c'était dur d'avoir des amis et qu'il fallait beaucoup de courage pour aller vers les autres. À force d'être seul, je ne savais plus comment m'y prendre pour avoir des amis. Et je me demandais si j'allais finir ma vie tout seul... Des larmes commençaient à couler sur mes joues.
"Eh, Ochi, mais pourquoi tu pleures? Ca va pas?" Fit alors une voix que je connaissais très bien mais dont le nom du propriétaire ne me revenait pas.
Celui-ci me tendit un kleenex. Il semblait inquiet.
"Ca va..." répondis-je un peu froidement en lui arrachant presque le mouchoir.
"J'ai entendu dire que tu te cherchais des amis... si tu veux, je veux bien devenir ton ami, je m'en fiche un peu même si tu te sers de moi comme bouche trou alors, si tu veux?"
Ah oui... ça y est je me souvins de son nom: Fuku !!!
Je me retournai vers lui et lui adressais un regard plein d’espoir.
« C’est vrai ? »
Fuku resta quelques instants silencieux puis tout à coup, il epxlosa de rire :
« Tu l’as cru ? Ha ha ha ha ha ! C’était une blague ! Banane ! »
Et son injure lancée, il partit en courant, me laissant seul et pitoyable.
Cependant, tandis que je marchais, je repassais les scènes de mes échecs de la journée, tentant de trouver une explication. Je me rendis compte alors à quel point les gens que j’avais voulu pour amis, étaient puérils et inintéressant.
Mon problème était que j’avais du mal à me mettre à leur niveau.
Fort de cette constatation, je me couchais, sûr de ne plus commettre les mêmes erreurs le lendemain.
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