Mille ans d'amour

(Chapitre 3)



- ‘’Fujiwara Sensei. Vous êtes prêts ? L’Empereur vous attend.’’ Demanda le serviteur en trouvant le maître de Go trépignant d’impatience seul dans sa chambre.

Sai, en entendant l’interpellation du domestique, se mit à le suivre rapidement, mais fut vite intrigué par le chemin que celui-ci prenait. Ce n’était pas la même direction qu’ils avaient prise la veille.

- ‘’Ano… ? Excusez moi, mais… Nous n’allons pas dans la salle d’audience aujourd’hui ?’’

- ‘’Ho non, Fujiwara Sensei. Aujourd’hui je vous conduis dans la salle que L’Empereur a conçue spécialement pour sa passion du Go.’’

Une salle spécialement conçue pour le Go ? Sai jubilait intérieurement. Il avait vraiment hâte de voir çà. A cette idée, il ne pu retenir de petits cris d’excitation. Le serviteur lui jeta un regard interrogatif en l’entendant mais ne fit aucune remarque (au grand soulagement de Sai qui se sentait, tout de même, rougir de confusion de s’être emporté si vite).

A l’approche de la salle, Sai remarqua la présence d’un des conseillers de la veille. Visiblement, ce dernier semblait l’attendre. Sans que le maître de Go puisse se poser d’autres questions, il le vit s’approcher :

- ‘’Bonjour Fujiwara Sensei, vous avez bien dormi ?’’

- ‘’Très bien merci’’, mentit Sai qui ne voulait pas avouer qu’il n’avait pas vraiment fermé l’œil de la nuit.

- ‘’Vous m’en voyez ravi. Et, pardonnez ma rudesse, mais si je me trouve ici devant vous, c’est en fait pour vous avertir de deux ou trois petites choses à faire et à ne pas faire pendant la partie. Oui, vous voyez, L’Empereur peut parfois s’emporter et je préfère prendre les devants afin d’éviter tout incident pour notre bien à tous…’’ L’homme parlait sur un ton calme mais n’élevait pas trop la voix, de peur d’être entendu.

- ‘’Comment çà ? deux ou trois petites choses à ne pas faire ? Que voulez vous dire ?’’ Demanda Sai, qui commençait légèrement à s’inquiéter. Il ne s’était jamais retrouvé à jouer avec un Empereur après tout. Peut être qu’il y avait une pléthore de manières à respecter lorsqu’il se trouvait en face de lui. ‘Oh ciel !’ pensa t’il. ‘Peut être que j’ai été extrêmement mal poli hier et que c’est pour çà que ce conseiller est là aujourd’hui ! Il veut sans doute me réprimander pour ma mauvaise conduite.’

- ‘’Rassurez-vous Fujiwara Sensei, ce n’est rien de bien méchant. Il faut juste que vous évitiez de parler avant que l’Empereur ne vous ait directement invité à le faire par une question ou autre. L’Empereur doit toujours parler en premier. C’est l’étiquette qui l’exige. Hier, il n’a rien dit car il savait que vous étiez nouveau et déboussolé par votre long voyage, mais il n’apprécierait sans doute pas que vous recommenciez aujourd’hui. Sinon, concernant la partie plus directement… Je ne sais pas encore quel est votre niveau, mais l’Empereur est un excellent joueur et il n’apprécierait certainement pas, non plus, que vous vous lanciez dans une partie de Go pédagogique avec lui. Où même que vous lui proposiez qu’il place des pierres de handicap. Ce serait une terrible insulte à son égard.’’

- ‘Ho, très bien je vois,’’ dit Sai sur un ton plus rassuré. ‘Bon, après tout ce n’est pas énorme ce qu’il me demande… et il est vraiment gentil de m’avertir de la sorte. Dieu seul sait quelle bêtise j’aurais pu encore inventer s’il ne m’avait rien dit.’

- ‘’Bien je vais vous laisser entrer maintenant. Bonne partie !’’ Le Conseiller commença à s’éloigner du jeune maître lorsqu’il se retourna et l’interpella à nouveau :

- ‘’Ho ! juste une dernière chose, j’allais oublier ! Mais cela coule tellement de source. Je suis sûr que vous l’auriez fait de vous-même… Enfin, comme vous en doutez donc, n’oubliez pas de laisser gagner l’Empereur.’’ Et sans que son interlocuteur ne puisse répliquer quoi que ce soit, il se retira.

Pour le maître de Go qu’était Sai, les dernières paroles prononcées lui coupèrent le souffle. Le temps sembla se figer comme il réalisait soudain ce que lui demandait de faire le conseiller.

‘Le laisser gagner ? Mais, ce n’est pas faire honneur à son niveau ni même à l’esprit du Go. Et, de plus, comment puis-je espérer prouver ma valeur si je dois me contenter de suivre le jeu de l’Empereur pour lui laisser l’avantage ?’

Il lui semblait enfin visualiser le revers de la médaille. Tout ce luxe, tout cet accueil fastueux n’était qu’une façade.

‘Si c’est çà le prix à payer pour pouvoir jouer au palais impérial. Et bien je le refuse. Je ne sacrifierais pas mon Go pour faire plaisir à l’Empereur. Je préfère encore retourner jouer de vraies parties à Tokyo.’

Sur cette pensée déterminée, Sai entra enfin dans la pièce où l’Empereur l’attendait.

*********

A sa grande surprise, Sai découvrit en entrant, une pièce totalement vide. Aucun serviteur, aucun conseiller n’était présent. Il n’avait, devant les yeux, qu’une gigantesque salle où se dressait fièrement, en son centre, un superbe Goban. Au fond de la salle pourtant, Sai devina la présence de l’Empereur. Il pouvait apercevoir le trône, caché derrière les fameux drapés. Sai se sentait mal à l’aise. Pris au piège tel un oiseau dans une cage dorée. Il se sentait observé mais ne pouvait échappé à ce regard.

Pour rompre cet atmosphère pesante, le maître de Go voulut s’annoncer, mais il se souvint de la consigne du conseiller impérial : ‘Ne pas parler avant que l’Empereur ne m’y ait invité’.

Seulement ce dernier ne semblait pas le moins du monde pressé d’inviter Sai à la parole. Il se contentait d’observer sa proie, tranquillement caché derrière les pans de tissus.

Au bout de quelques secondes d’observation, qui parurent des heures à Sai, l’Empereur lui adressa enfin ses mots :

- ‘’Bonjour Fujiwara Sensei. Je suis ravi de vous revoir et je suis fort impatient de vous affronter.’’

Sai se sentit très gêné des paroles de l’Empereur. Il ne s’attendait pas du tout à cela et ne savait trop quoi répondre.

- ‘’euh, oui… Moi de même Seigneur’’ balbutia t’il.

Comme il est trognon’ pensa aussitôt l’Empereur en voyant le maître de Go si embarrassé. Il avait vraiment très envie d’être encore plus proche de lui.

- ‘’Bien, Sensei, si vous êtes prêts, ne perdons pas plus de temps. Commençons la partie immédiatement.’’ trancha l’Empereur finalement.

Sai acquiesça et se dirigea vers le Goban central. Une fois assis, il remarqua que les pans de tissus du trône s’écartaient lentement. L’Empereur était, en effet, sur le point de lui faire l’immense honneur de se présenter à lui. Sai n’en revenait pas. Il allait enfin voir à quoi ressemblait son souverain.

Lorsque la figure divine apparue enfin, il resta stupéfait. Il était tout bonnement bouche bée devant le spectacle. Jamais le jeune maître de Go n’aurait imaginé que l’Empereur puisse être si beau. Il s’était, en effet, déjà crée sa propre image mentale de l’Empereur cette nuit et Sai se rendait compte, à présent, que la réalité était tout autre. Il avait, devant les yeux, un homme d’une trentaine d’années absolument magnifique. Son visage était doux et ses traits fins. Ses cheveux châtain foncés étaient attachés et relevés à l’arrière. De plus, il se dégageait de cet homme une aura définitivement noble et chaleureuse ainsi qu’un sentiment d’immense sagesse. Sai était totalement ébloui et ne pensait plus à rien sinon à la contemplation muette de cet être tout bonnement superbe.

L’Empereur, de son côté, observait, très amusé, l’étrange expression étonnée sur le visage du jeune maître. Avec un énigmatique sourire au coin des lèvres, il vint s’installer dignement en face du Goban et demanda à son futur adversaire :

- ‘’Fujiwara Sensei, çà ne vous dérange pas si je prend les pions noirs ?’’

- ‘Je vous en prie, Seigneur. Faites comme il vous semble.’ Répondit prestement Sai légèrement revenu de son étonnement… En effet, il devait arrêter de rêvasser. Que l’Empereur soit beau ou pas ne changerait rien. Il devait le battre.

*******************

La partie était commencée depuis une bonne heure maintenant. Les deux hommes jouaient prudemment et sagement afin d’évaluer le niveau de l’adversaire. Cependant, Sai était maintenant totalement rassuré. L’Empereur, était, certes un excellent joueur, mais celui-ci ne voyait pas aussi loin que lui. Sai n’avait plus à s’inquiéter. Il dominait de loin cette partie. De ce fait, comme il se sentait plus serein quant à l’issue du duel, il détacha son regard du Goban et croisa soudain le regard perçant de l’Empereur. Ce dernier ne regardait que peu le Goban. Sai semblait être son seul sujet d’intérêt.

Le jeune homme, comprenant qu’il était l’objet de toutes les attentions de l’Empereur, se sentit extrêmement gêné et riva, à nouveau, son regard sur le Goban.

‘Mais pourquoi m’observe t’il de la sorte ? Est-ce une technique pour tenter de me déstabiliser ? Il a sûrement du sentir qu’il allait perdre et il tente de me faire commettre une erreur..’

Cependant, les pensées de Sai furent interrompues par la voix de l’Empereur :

- ‘J’abandonne’.

Sai sursauta.

- ‘J’abandonne la partie.’ répéta l’Empereur. ‘Je n’ais plus aucune chance de revenir maintenant. Votre réputation est méritée, Fujiwara Sensei, vous êtes un joueur exceptionnel. De plus, vous êtes un des rares ici à oser jouer vraiment contre moi. Cà me change de tous ses larbins qui me laisse toujours gagner. J’ai vraiment beaucoup à apprendre de vous. Cette partie m’a totalement convaincue : je veux que vous deveniez mon professeur de Go au même titre qu’Obata Sensei’.

Le cœur de Sai s’emplit de joie : il avait réussi à prouver sa valeur. Il avait vraiment bien fait d’écouter son cœur et de ne pas laisser l’Empereur gagner pour lui faire plaisir. Finalement, son intuition l’avait, encore aujourd’hui, parfaitement guidée.

- ‘Merci beaucoup Seigneur de m’accorder votre confiance !’ Cria presque le tout nouveau professeur, et, sentant qu’il s’était un peu laissé aller à exprimer sa joie, il reprit sur un ton plus posé :

- ‘euh,.. Et si vous me le permettez, je peux revoir avec vous cette partie que vous avez fort bien joué.’

- ‘Faites donc.’ Répondit l’Empereur fort amusé par l’excitation affichée de son vis-à-vis.

Comme Sai expliquait les points forts et les faiblesses stratégiques du jeu de son adversaire, il remarqua que l’Empereur avait toujours les yeux rivés, non pas sur le Goban, mais sur sa propre personne. Il s’interrompit donc, afin d’obliger l’Empereur à détourner son regard et à observer la formation de pierres qu’il voulait lui montrer. Mais ce denier ne céda pas à l’invitation silencieuse de son professeur et continuait de le regarder droit dans les yeux. Une minute, peut être deux passèrent ainsi, dans le silence oppressant de la pièce. Les 2 hommes se regardaient sans prononcer un seul mot. Aucun ne voulait céder le premier. A ce petit jeu, Sai se sentait bien désemparé. Finalement, prenant son courage à deux mains il osa rompre le silence :

- ‘’Je….’’. commença t’il. Mais il ne pu jamais finir. Les lèvres de l’Empereur venaient de se coller prestement aux siennes.

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