< Tu es sûre du trajet, cette fois ? >
< Mais ouais… >
< Je suis certain qu'on est encore perdus. >
< Mais nan… Je te signale que, contrairement à une majorité de nanas, j'ai un sens de l'orientation pas trop dégueulasse. >
< Et regarde où ça nous a mené jusque à présent ! On va être en retard ! > se lamente Saï.
C'est vraiment un stressé de la pendule… Venant d'un joueur de Go, ça devrait pas m'étonner, en même temps…
< Je suis désolée, je ne pouvais pas deviner qu'Akira était doté d'un talent aussi discutable pour ce qui est de faire un plan. Mon erreur est là. Maintenant, arrête de t'affoler : on a encore de la marge. Et le plus important : là, je sais où je suis, donc je sais où je vais ! >
Aujourd'hui est un jour important : Saï joue sa première partie contre Toya Kôyô.
Vous comprenez maintenant son stress ? Ainsi que le fait qu'il ME stresse !?
< Tu aurais du demander à Akira-kun de passer nous prendre à la gare ! > m'engueule Saï pour la énième fois.
< Nan. C'était pas la peine. >
< Mais on en serait pas là !!! >
< Va chier. >
Il est épuisant… Enfin, maintenant, je comprends pourquoi Hikaru et Yashiro avaient "miséré" pendant des heures quand ils étaient venus chez Akira.
Parce que le plan qu'il m'a fait est VRAIMENT pourri…
C'est dingue ça. Ce type est craquant, méga intelligent, super gentil et tout ce qu'on veut… N'empêche qu'en dessin, c'est une brêle !!!!
< Tiens ! Tu vois ? Voilà sa rue ! >
< Mouais… >
< Souris un peu, fantôme de mon cœur, on est dans les temps. >
Il me jette un long regard blasé. Ce regard qu'il a régulièrement depuis quelques jours, et qui signifie plus ou moins "Kami-sama, tu ne t'arranges pas. Ça ne te réussit pas d'être en couple".
< Saï, je te dis "zut". >
< Je sais. >
Je remonte la rue d'un pas rapide et passe le portail de la demeure des Toya.
Ce faisant, je ne jette même pas un coup d'œil distrait à la voiture garée un peu plus loin, de l'autre côté de la rue.
Erreur fatale. J'aurais du. Et les quelques secondes qui vont suivre allaient me le démontrer.
Je sonne à la porte, un rien nerveuse, passant dans une boucle éclair les différentes phrases d'introduction que je pourrais dire. Je l'anticipe un peu la rencontre avec Toya senior, quand même.
La porte s'ouvre presque tout de suite, suspendant un instant mes battements de cœur et la boucle mentale de mes pensées.
Le geste de salut que j'avais amorcé se fige net alors que je réalise qui se tient devant moi.
Et le souvenir flou de la voiture danse une seconde dans un recoin éloigné de ma mémoire, me signalant cruellement où est mon erreur tactique.
Putain, j'aurais du me préoccuper de cette foutue bagnole… ! Elle était d'un rouge pétant en plus ! C'était pas dur à repérer pourtant ! Une Ferrari ROUGE ! C'EST PAS COMME SI ÇA COURRAIT LES RUES, MEME A TOKYO !!!!
Cette fois c'est sûr : mon cœur redémarrera plus JAMAIS !
_ Ohayô, Haruno-san.
_O-Ohayô, Ogata-sensei, que je parviens à articuler, la gorge sèche.
Saï s'est courageusement planqué derrière moi. Fidèle à lui-même, l'animal. Il rechigne pas à affronter Ogata, pourtant. Ça dépend juste des conditions.
Il doit avoir la même impression vague et effrayante que le regard menaçant de l'Honïnbo en titre hurle "Casse-toi !".
Là, tout de suite, je demande que ça, si ça peut le rassurer.
_ E… Est-ce que Akira-kun est là ?
Pitié dis oui, pitié dis oui, pitié dis oui !!!!
Il m'écrase du regard sans répondre.
Serre les dents, ma fille, ça finira bien par passer.
Bon, en plus j'ai gardé cette sale habitude 100% occidentale et absolument pas nippone de regarder les gens droit dans les yeux. J'ai beau savoir que c'est limite considéré comme une insulte ici, ça reste un réflexe de défense à la con.
Et je sens bien que cette attitude énerve encore plus Ogata. Seulement il est dur de reculer une fois que l'affrontement est lancé.
Même terrifiée, j'aime pas me dégonfler.
_ Ah ! Rin !Te voilà !
Akira arrive providentiellement à mon secours. Sa voix joyeuse contraste avec le regard inquiet qui navigue entre moi et Ogata. Je profite de l'ouverture qui m'est offerte pour passer le cerbère à la porte et entrer dans la maison.
_ Salut Light ! fais-je en bazardant mes baskets en toile dans l'entrée.
C'est le nouveau surnom que je lui ai donné. Un peu comme Hikaru, il faut le chercher loin du côté otaku, celui-là. C'est rapport au manga Death Note. Le héros, Light, se cache derrière le pseudonyme "Killer", dans l'histoire. Et une prononciation japonaise transforme ce terme de "Killer" en "Kira". Autrement dit, phonétiquement le diminutif que j'avais collé à Akira. D'où le "Light".
Oui, je suis consciente que je suis gravement atteinte.
Jusqu'à maintenant, Akira ne s'est pas vexé de cette nouvelle lubie, mais je pense que ça vient du fait que qu'il ne connaît absolument pas le manga sus-nommé et qu'il s'en fout royalement.
Parce que le Light en question a beau être un putain de génie, c'est un beau salaud bien psychopathe. Aucune ressemblance avec Akira, donc, sauf pour la partie génie et le côté beau gosse. En plus, la coupe de cheveux n'à rien à voir…
_ T'as trouvé facilement ? me demande poliment le jeune homme.
Je marque un temps d'arrêt avant de conclure d'un ton neutre :
_ Je t'apprendrais à faire un plan.
Akira grimace un peu, comprenant que je suis en train de lui dire subtilement : "non, j'ai ramé à mort."
_ Suis-moi, mon père t'attends.
Je réprime un soupir inquiet et adresse une prière courte et silencieuse aux lattes du plafond.
Akira m'introduit dans cette pièce dénudée qu'on aperçoit plusieurs fois dans le manga et qui donne sur le jardin. Toya Koyo se tient là, derrière son Goban, discutant tranquillement avec Ashiwara.
Tout son groupe d'étude est là, ou quoi ?! Ils espèrent quand même pas pouvoir assister à cette partie ?! ……… Si ?
Et si ça fait pas partie de mon programme à moi, hein ?
_ Père, elle est là !
Je suis accueillie par un sourire aimable et bienveillant.
Kyaaaaaaaaa ! Il a trop la classe en vrai, cet homme !!! C'est décidé, je m'inscris à son fan-club dès ce soir !
_ Ohayô Haruno-san.
_ Ohayô Toya-sensei.
Je me fends d'un petit salut poli; il me répond d'un signe de tête et m'indique d'un geste de prendre place face à lui. Je lui obéis aussitôt.
_ Je suis heureux de vous rencontrer enfin. Tout le monde ne cesse de me parler de vous.
Je me sens rougir d'embarras.
_ Ah ? Je ne sais pas si c'est très justifié…
_ Vous avez battu Seiji, me fait-il remarquer dans un léger rire.
Je passe de rouge à écarlate, piquant du nez vers le tatami.
_ Oui… Enfin, si on veut…
Une espèce de vague d'ondes négatives vient de faire irruption dans la pièce. Autrement dit, Ogata vient de rappliquer et ça en remet une couche sur l'embarras monstrueux qui me consume.
Quel besoin a Toya-senior de balancer le stock d'huile sur le feu, dites-moi ?!
Mais l'ex-Meijin hoche la tête en souriant.
_ Vous voulez du thé ?
_ Oui. Volontiers.
Akira se lève aussitôt et disparaît dans le couloir. Je demeure silencieuse, carrément mal à l'aise. L'exercice de la conversation polie et jalonnée, c'est pas mon truc. Le "protocole", c'est pas mon truc.
Qu'est-ce que je fous là !!!???!!!
Ogata s'est installé aux côtés d'Ashiwara. Ce qui doit vouloir dire qu'ils ont bien l'intention de squatter…
Ça m'arrange pas du tout ça… Pas avec ce que j'avais prévu de faire…
Akira revient bientôt avec de thé et des tasses pour tout le monde. J'ai toujours pas décoché un mot, ni même décollé les yeux du sol, réalisant avec retard que je suis en train de me mordiller la lèvre inférieure depuis un bon moment.
Bon…
Etape 1 : Contrôler ce fichu tic nerveux.
Etape 2 : … Trouver comment virer les gens…
Inspiration. Expiration. Prière muette aux instances supérieures quelles qu'elles soient… Et go !
_ Toya-sensei… Pardonnez-moi, mais j'aimerai vous demander une faveur avant de commencer notre partie…
_ Laquelle ?
Je me racle nerveusement la gorge.
_ J'aurais souhaité… vous la demander en privé… si c'était possible…
Un petit silence surpris s'installe. J'essaye de ne pas me ratatiner sous le regard blessé d'Akira qui doit se demander ce que j'ai en tête et pourquoi je ne lui ai pas parlé de ma requête avant.
Désolée Akira, c'est pas contre toi. Vois ça avec Hikaru…
L'expression de Toya Kôyô s'est faite plus sévère et réprobatrice.
Là, j'ai du faire une boulette…
_ Vous vous prenez pour qui au juste, gronde sourdement ma chère Némésis à lunettes et cigarettes light, d'un ton qui fleure bon la banquise polaire.
J'ai aucune réponse à cette question. J'y réfléchirai peut-être un jour. Dans l'immédiat, tout ce que je voudrais, c'est conserver un semblant de paix à plus ou moins long terme, si possible.
Et ma tête aussi, si jamais c'est pas trop demandé.
_ Est-ce réellement important ? m'interroge Kôyô, de cette air qui vous donne envie de disparaître, même si vous l'avez juste à l'écran.
_ Ça l'est… Mais vous ne pourrez le juger qu'après m'avoir écoutée.
Il me jauge du regard un long moment. Je me fais violence pour fixer résolument un point aux alentours de sa pomme d'Adam.
Ne jamais regarder un prédateur dans les yeux, sauf si on tient à y laisser la peau. Et puis ça plus couleur locale.
_ Seiji, Hiroyuki, Akira, vous voulez bien nous laisser ?
Malgré moi, j'ai l'impression que mes épaules se dénouent d'un coup. Voilà une étape délicate de passée.
Par contre, le regard d'Akira pèse un long moment sur moi. Je l'ignore de mon mieux.
La porte de la salle coulisse dans les deux sens.
_ Je vous écoute.
_ C'est… à propos de "Saï"…
Le regard de mon vis-à-vis se fait acéré.
_ Etes-vous "Saï" ?
Le côté direct de la question me prend de court.
_ Ahem… Oui… et non… C'est… ce que je voulais vous expliquer avant de commencer… Aujourd'hui, je suis "Saï", mais ce n'est pas moi qui était derrière l'ordinateur il y a six ans.
Silence pesant.
_ C'est à cause de ce qu'est "Saï"…
Toujours pas de changement. Kôyô a fermé les yeux et donne l'impression de réfléchir ou de méditer même si bizarrement, je ne trouve pas qu'il dégage une impression de sérénité.
_ Est-ce que je peux vous montrer quelque chose ?
Je fais glisser vers lui mon bol de pierre.
_ Vous voulez bien faire une partie un peu spéciale contre moi ?
Cette fois, son regard me sonde, d'une manière assez irritée.
_ Que voulez-vous prouver ?
_ Rien. Je veux juste donner du poids à ce que je vais vous révéler… Si bien sûr, vous voulez savoir qui est "Saï". Dans le cas contraire, je garderai mon secret et je ne vous ennuierai plus avec ça.
C'est vrai, après tout. J'ai choisi de tout dire à Toya Kôyô à propos de Saï, avec le bénédiction de ce dernier. Mais je ne me suis jamais préoccupée de savoir si l'ancien Meijin voulait la solution de cette énigme.
On sait jamais…
_ … Continuez…
Je soupire assez bruyamment avant de me lancer :
_ Je vous propose une partie en aveugle contre moi.
Son visage se fait brutalement plus dur.
_ En voilà assez ! Vous êtes effectivement une excellente joueuse, mais même pour vous, une partie en aveugle contre moi relève de la folie.
_ Je suis sérieuse, Sensei ! Et je suis d'accord sur ce point : je suis incapable de mener une partie en aveugle contre vous. ( J'esquisse un vague sourire. ) Mais Saï ne jouera pas en aveugle.
La colère sourde de mon adversaire ne fait aucun doute tellement elle est proche du palpable. Il ouvre assez violemment les pots de pierres.
_ Parfait ! Montrez-moi !
Houlà… Bon, j'ai une cocotte-minute sous pression dans les mains et qui ne demande qu'à me péter à la gueule. J'espère que quelques coups suffiront à relâcher la soupape.
Je m'écarte prudemment du Goban pour aller m'asseoir sur le pas de la porte qui donne sur le jardin.
_ Je vous laisse Noir ? me demande Kôyô, acide.
_ Si vous voulez…
Je lui tourne consciencieusement le dos.
< 3-4 komoku. >
_ 3-4 komoku, je répète docilement à l'annonce de Saï.
J'entends le claquement de la pierre sur le Goban. Puis un second, quelques secondes plus tard.
_ 16-15 komoku.
_ Ce n'est pas la peine de m'annoncer vos coups, maître.
Il explose :
_ ÇA SUFFIT !!! Je n'apprécie pas que l'on se moque de moi !
_ Accordez-moi vingt coups seulement, s'il vous plaît ! Et vous verrez que je ne me moque pas de vous !
J'ai repris mes vieilles et discutables habitudes : je le regarde bien en face. Je vois jouer sa mâchoire alors qu'elle se contracte sous l'impulsion d'une fureur noire.
Pourvu que ma bonne étoile tienne le coup quelques instants.
< S'il vire lion enragé, tu me promets que tu feras un effort d'interaction avec la réalité pour me protéger ? >
< Evidemment. >
Le ton de Saï est parfaitement décidé et ça me rassure.
< Je t'adore. >
_ Faites-moi confiance, maître, je vous en prie. Je vous promets que vous comprendrez tout !
Il est aussi immobile qu'une statue. Ses yeux étincellent de colère de manière effrayante.
Je savais en venant que j'allais me confronter à une personnalité écrasante, mais à ce point j'imaginais pas…
_ Juste vingt et pas un de plus, m'accorde-t-il d'un signe sec de la tête. Mais si vous ne me convainquez pas, vous quitterez cette maison sur le champ ! Je n'ai aucune affection pour les menteurs !
Il m'étonne… Ça va être radical comme issue.
< On va jouer serré. >
Et Saï de me regarder, l'air étonné.
< Mais non. Vingt coups c'est plus que suffisant. >
< J'espère que t'as raison. Parce que si on se plante, on se retrouve coincés tous les deux ! >
Toya-senior s'est rassis. Je fais de même, reprenant ma contemplation du jardin.
Une nouvelle pierre claque sur le bois précieux. Il a joué son coup suivant. Après réflexion, Saï m'annonce le sien et je le relaie.
Nous continuons de jouer dans une atmosphère tendue. Au début, tendue par la colère, puis par la méfiance et enfin par la combativité.
Les vingt coups que j'avais suppliés sont dépassés depuis longtemps…
Enfin, je m'étonne de n'entendre que le silence, suite à mon annonce.
_ Qui est "Saï" ?
Au ton de sa voix, je sais que toute trace de doute a disparu. Je reviens m'asseoir face à lui pour de plus amples explications.
_ Demander "ce qu'il est" serait plus juste. Saï est un fantôme. Autrefois, il était joueur de go à la cour de l'Empereur à l'époque Heian. Il y a quelques années, il a hanté un jeune garçon et l'a guidé sur la voie des professionnels, avant de disparaître.
_ Shindo…
Ce mot n'est pas une question, mais je hoche la tête pour confirmer.
_ Il y a six ans, Hikaru tenait la souris pour "Saï" sur le serveur international.
_ Et aujourd'hui, c'est à votre tour d'être hantée et guidée sur la voie des pros.
Je ris involontairement :
_ Non, moi c'est différent. Saï me hante, mais cette force que je déploie est la sienne et uniquement la sienne, ce qui n'était pas le cas d'Hikaru.
_ Autrement dit… vous trichez.
Erf… Ouais… Grave…
_ Je sais que je profite à tort de cette force, mais c'est le seul moyen que nous avions pour que vous acceptiez de jouer contre moi et donc contre Saï.
Toya laisse passer un silence de réflexion.
_ … J'attends cette revanche depuis des années…
< Moi aussi. >
_ Lui aussi.
Ça perd en classe quand je fais le relais…
J'hésite un instant.
_ Sensei… J'en viens à ce que je voulais vous demander : Saï est encore lié à notre monde par ses regrets. Votre partie d'il y a six ans le hante encore parce qu'il ne l'avait pas trouvée réellement satisfaisante.
_ Pas satisfaisante ?
Kôyô hausse un sourcil surpris puis éclate de rire, ce qui est assez inattendu venant de lui.
_ Oui. La partie s'est décidée sur une séquence de coin que vous aviez tous les deux mal lue.
Toya père secoue la tête, mi-sérieux, mi-amusé.
_ Je sais, Akira l'a vu.
_ Hikaru aussi.
Et oui, les gamins cartonnent.
Kôyô rit de nouveau.
_ Je n'étais pas satisfait non plus… Mais je ne vois toujours pas où vous voulez en venir.
_ Saï voudrait être sûr de savoir lequel de vous deux est le plus fort. Pour cela… que diriez-vous de jouer sept parties qui trancheront ? Comme pour un titre ?
_ Et quel titre ?
Une flamme de joie combative embrase son regard, faisant écho à celle de Saï qui brûle en et autour de moi.
_ Celui de "Dieu du Go" ? Qu'en dites-vous ?
Il n'a pas besoin de me répondre à voix haute qu'il est d'accord. Toute son attitude le hurle.
J'ajoute enfin :
_ Et il n'y aura pas d'autre occasion.
Mais ça, ils le savent très bien tous les deux.
Mes mains en tremblent encore, alors que je sirote mon énième tasse de thé. La première partie entre Saï et Toya Kôyô est pourtant finie depuis longtemps, quant au commentaire nous venons juste de l'achever. Mais la tension que j'ai subit pendant toutes ces dernières heures peine à disparaître, elle.
Ça a été du grand art. Même moi, qui suis d'un niveau largement inférieur à eux, j'ai pu le ressentir. Et le commentaire derrière me l'a bien confirmé.
_ Ce dernier coup de Yosé m'aura été fatal.
Premier état des lieux : Saï gagnant d'un demi moku. Une misère, vous me direz, mais si vous aviez joué cette partie de bout en bout, ce demi point vous paraîtrait déjà énorme. Surtout quand vous le chopez au tout dernier coup "clé".
_ Il va nous falloir décider de notre prochaine rencontre, mademoiselle, sourit Kôyô en croisant les bras d'un air satisfait.
_ Les éliminatoires du Meijin féminin commencent dans peu de temps, ainsi que ceux du Goseï. J'ai peur d'être limité dans mon emploi du temps pour un petit moment.
_ Et pour ma part, je dois me rendre en Corée, avant le début de la Hokuto Cup de cette année.
Peut-être qu'il va jouer les espions pour l'équipe japonaise ?
Je reçois un coup d'éventail fantomatique sur la tête.
< Comme si quelqu'un comme lui s'abaisserai à ça. Tu penses trop fort, Rin ! >
< Gnagnagnagnagna… >
Je réprime tant bien que mal, l'envie furieuse de frotter ma portion de crâne congelée. Toya-père aurait été seul, je me serais pas posé la question, mais comme le reste de sa clique nous a rejoint quand nous avons commencé la "vraie" partie, je suis pieds et poings liés.
Je finis par prendre congé, après une discussion fort agréable, je dois avouer.
Morishita-sensei me décapiterait net s'il apprenait ça. (Rire nerveux.)
Truc moins sympa, Akira me raccompagne jusqu'à la porte et il fait la gueule. Vous visualisez ? Epaules tirés en arrière, lèvres pincés, genre drapé dans une indignation toute légitime.
Mimi, mais pas marrant dans l'immédiat.
_ Tu fais la tête.
_ Non.
Etant donné que c'est son premier mot pour moi en l'espace de trois heures, je vous assure que si. Et en plus c'est dit sur un ton super sec.
_ Ça y ressemble vachement alors.
_ Ton sens de l'observation est en baisse.
_ Je crois pas.
Oulà. Ça faisait longtemps que j'avais pas eu une conversation froide comme ça avec quelqu'un.
Je mets mes chaussures comme si de rien.
Et comme Akira est un gentil garçon, il finit par craquer :
_ De quoi tu pouvais parler avec mon père et pas avec moi ?
Dans le mille…
Enfin, mon excuse est toute prête. J'ai plus qu'à prier pour qu'elle soit convaincante.
_ Je voulais demander à ton père de jouer une espèce de finale amicale avec moi. Comme c'était un peu culotté, je voulais pas le faire en public. Même pas devant toi.
_ Pourquoi tu ne me l'as pas dit avant, bon sang ?! J'aurais pu t'arranger ça et ça aurait éviter de contrarier mon père au début comme tu l'as fait !
_ Parce que je ne voulais pas être pistonnée. Parce que tu en as déjà bien assez fait pour moi comme ça. Et tout plein d'autres raisons qui font du bien à mon ego. Satisfait ?
_ Humpf…
Il prend un air boudeur de gamin.
Return of the fangirl mère-poule : Nyaaaaaa ! Ça surprend venant de lui mais c'est trop craquant !!!
Je le gratifie d'une gentille pichenette sur le front.
_ Arrête de faire la tête, Gaki. [1]
_ Oui, maman, rogne-t-il de mauvaise grâce.
< Là, là… C'est fou ce que je déteins ! >
< J'en serais pas fier à ta place… >
_ Bon j'y vais. … A plus ! On se voit dans deux jours à la Ki-In !
_ Okay.
Et je le quitte sur un dernier signe amical de la main.
Il va falloir que je marche encore un moment avant d'arriver à la gare, mais tant pis : Ça me fait faire un peu d'exercice, et Dieu sait que c'est pas vraiment ça ces derniers temps.
Bon alors, programme de la soirée… J'ai des dessins en cours qui traînent depuis une éternité dans mon carnet de croquis, ça pourrait être une idée de les avancer… Et puis je pourrais caser Saï en parallèle sur IGS et avoir la paix.
Ah merde ! C'est vrai ! Je pourrais pas couper à l'épreuve "popote", puisque Isumi est censé débarquer chez moi après sa séance photos. Et qu'il risque d'avoir une sacrée dalle, il a dit.
Ouais, monsieur bosse et fait son mannequin, aujourd'hui. Et il a eu toutes les peines du monde à me donner son réel programme de la journée… "J'ai vraiment trop pris l'habitude de te donner de fausses excuses" qu'il m'a dit d'un air tout gêné.
Crétin…
Non. Je ne lui en veux pas du tout.
Enfin… presque pas, quoi… Mais si, ses vieux réflexes restent et qu'il est obligé de s'y reprendre à trois fois avant de me dire où il va et si j'ai une chance de l'avoir sur son portable, ou non, si jamais y'a besoin… ça va pas m'amuser longtemps.
Enfin boooon ! Il me reste quoi dans le frigo…
Un brusque coup de klaxon me fait sursauter. Je suis à la limite de grimper après le réverbère d'à côté.
C'EST QUOI SON PROBLEME A L'AUTRE CHAUFFARD DEBILE !!!???!!!
………
Oh merde…! Une Ferrari rouge !
NAAAAAAAAAAAN !!! J'VEUX PAS !!!!!
L'espace d'une seconde, je reconsidère l'option de grimper au réverbère. Et ben, c'est vachement tentant, d'un coup.
La voiture s'arrête à ma hauteur et la fenêtre passager se baisse dans un petit bruissement électrique, dévoilant le visage sérieux d'Ogata.
_ Je vous dépose quelque part ?
Sincèrement… non merci. Même si, par simple curiosité, j'aurais bien testé ce que ça fait de faire un tour dans une bagnole pareille.
Mais pas avec lui au volant, quoi !
_ Non merci, je préfère marcher.
Il a un léger mouvement de tête, pendant lequel il regarde la route avec un air moqueur. Puis ce sourire amusé revient s'adresser à moi.
_ Pour autant que je sache, vous n'habitez pas la porte à côté. Vous rentreriez beaucoup plus vite si je vous conduisais.
Comme d'habitude, cet étrange mélange de crainte et d'agressivité que je ressens en sa présence m'envahis. Avec toutes les conséquences que ça implique. Autrement dit : la résurgence de mon côté franc et direct et l'abandon de tout tact…
_ Ecoutez, rien ne vous oblige à être aussi poli s'il n'y a personne autour. Je sais pertinemment que vous ne m'appréciez guère et vous savez sans doute que c'est réciproque. Alors merci beaucoup, mais je n'ai pas la moindre intention de monter dans votre voiture.
Je suis à l'extrême limite de l'impolitesse, quand même.
Oh, bruit agréable : j'entends presque ses dents crisser. Bon, son regard est moins drôle vu qu'il donne l'impression de vouloir me décapiter.
Mais je cherche à mort.
_ Bonne journée, Ogata-senseï.
Et je reprends ma route, le plus calmement possible.
Faut bien que je fasse au moins mine d'assumer mes conneries, tout de même.
Une portière claque. Un bruit de course et mon poignet se retrouve broyé par un étau. Ogata me force brutalement à lui faire face. J'essaye de me dégager, mais tout ce que je gagne, c'est de voir sa prise se resserrer. J'arrête d'insister : je me suis déjà cassé ce poignet auparavant alors il est plutôt fragile. Et vu sa poigne je ne vais pas jouer avec le feu.
Cette fois, je suis morte, définitivement…
Il me fait reculer, malgré moi et je me retrouve dos à une palissade.
Pas bon, pas bon, pas bon !!!!!
_ Soit. Laissons tomber la politesse. Vous allez me répondre et maintenant.
Je serre les lèvres, ce qui signifie plus ou moins "va te faire foutre". Sauf que je me contente de le penser très fort.
_ Vous savez très bien qui est "Saï", n'est-ce pas ?
_ Qui ça ?
Sa prise se resserre douloureusement, m'arrachant une grimace et un grognement.
_ Ne vous moquez pas de moi, jeune fille, sourit-il d'un air mauvais. Vous ne trompez personne : votre style de jeu est en tous points identique au sien. Vous avez la même force. Exactement la même.
_ Je ne vois pas de quoi vous parlez.
_ Ah non ? Vous pensez sincèrement qu'une telle ressemblance puisse être le fruit du hasard ?
Un sourire dangereux ourle ses lèvres et il serre encore un peu plus fort. J'ai vraiment peur d'entendre mes os lâcher.
< Saï ! Fais quelque chose, je t'en supplie !!! >
< Mais quoi ! s'affole le fantôme. Je ne peux pas le repousser ! Je te blesserai en même temps ! >
_ Lâchez-moi !
_ Pourquoi ? Vous m'avez demandé vous-même de laisser tomber la façade "polie".
Il a l'air de s'amuser beaucoup.
Connard…
< Sa voiture !!! Occupe-toi de sa voiture !!! >
Saï s'approche de la Ferrari dont le moteur tourne encore.
< Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? >
< La courroie de transmission ! Arrache-la ! >
< La quoi ? >
< Regarde à l'arrière dans le coffre ! Il y a le moteur ! Normalement tu dois voir une courroie qui tourne ! C'est ça la courroie de transmission !! >
J'essaye de me débattre plus où moins, pendant que Saï m'obéit et se met en quête du moteur. Je le vois se concentrer en fixant l'arrière de la Ferrari, puis il y a un énorme claquement. Un bruit horrible monte du moteur de la voiture, de même qu'une fumée noire et une odeur de brûlé insupportable.
Ogata sursaute et jette un œil sidéré vers sa superbe bagnole. Il me lâche et abreuve le ciel d'une série de jurons particulièrement imaginatifs.
J'en profite pour filer sans demander mon reste, alors que j'entends Ogata shooter d'un air furieux dans les pneus de sa voiture.
< Bien joué Saï ! Lia a vraiment bien fait de t'entraîner à agir sur le monde réel. >
< Parce que tu en doutais ? >
En tout cas, il a l'air très content de lui-même. Et j'avoue qu'il en a parfaitement le droit pour une fois !
Cette fic a été lue 8101 fois !
© HNG World 2004-2008 |